Kessel

Chișinău, une francophonie de choix

L'incroyable histoire du fondateur de l'Alliance Française qui devint premier ministre

Avant-Poste - nouvelle Europe
5 min ⋅ 07/10/2026

La Moldavie, une histoire francophone

Le 30 janvier 2026, l'Alliance Française de Moldavie élit Norman Ledoux à sa présidence, actant le départ de son fondateur historique Alexandru Munteanu, décoré de la Légion d'honneur, qui avait quitté trente-cinq ans d'engagement francophone pour devenir Premier ministre en novembre 2025 .

→ Pour comprendre les organismes qui font vivre la Francophonie à l’est et comment ils s’articulent lisez l’article précédent

L’Alliance Française de Moldavie, fondé par Muntanu en 1992 est une des plus dynamique du monde : avec 3000 étudiants, 65 professeurs et quatre centres à Chișinău, Bălți, Nisporeni et Cahul, elle se classe dans le top 5 des Alliances françaises d'Europe.

Le pays est profondément francophone, d’une “francophonie de choix” comme me l’a expliqué Claudia Visan, directrice de l’Agence Universitaire de la Francophonie.

Dans l’enseignement supérieur moldave l'Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) compte 7 universités membres, dont 6 sont situées dans la capitale :

  1. Université d'État de Moldova (USM) à Chișinău

  2. Université Technique de Moldavie (UTM) à Chișinău

  3. Académie d'études économiques de Moldavie (ASEM) à Chișinău

  4. Université d'État de Médecine et de Pharmacie « Nicolae Testemițanu » à Chișinău

  5. Université pédagogique d'État « Ion Creangă » à Chișinău

  6. Université libre internationale de Moldavie (ULIM) à Chișinău

  7. Université d'État « Alecu Russo » de Bălți

Ces universités accueillent des Centres d'Employabilité Francophone (CEF) mis en place par l'AUF pour favoriser l'insertion professionnelle des étudiants avec l’octroi de bourses, une vingtaine par an.

Inauguration de deux CEF par Claudia Visan, directrice AUF en Moldavie

Le français a historiquement été la première langue étrangère enseignée en Moldavie. Bien qu'il ait cédé sa première place à l'anglais au cours des années 2010, la République de Moldavie demeure l'État le plus francophile et francophone d'Europe centrale et orientale.

Aujourd'hui, environ un tiers des élèves moldaves du secondaire continuent d'apprendre le français à l'école, faisant de la Moldavie un pilier de la francophonie dans la région.

En 1998, Jacques Chirac alors président de la République Française, fut d’ailleurs le premier chef d’Etat occidental à se rendre dans la capitale moldave.

Première visite d’un chef d’Etat occidental en Moldavie : Jacques Chirac en Moldavie | INA

De 1998 à 2026, la trame francophile de ce pays, héritage du siècle des Lumières, s’est accrue.

C’est d’ailleurs en 1998 que le dispositif des classes bilingues francophones associant le ministère de l'Éducation moldave et l'Ambassade de France, est lancé. Il permet à plusieurs milliers d'élèves répartis dans les lycées du pays d'étudier les matières scientifiques (mathématiques, physique, chimie, biologie) directement en langue français. Un continuum qui permet aux 7 universités partenaires de l’AUF d’offrir des filières francophones d’excellence.

Après cette démonstration des liens entre francophonie et Moldavie, êtes-vous encore surpris que le premier ministre Moldave nommé en janvier 2026 soit un francophone convaincu ?

Mais le récit ne s'arrête pas là…

Alors pour être tout à fait complet sur ce premier épisode moldave, Avant-Poste doit vous livrer les derniers soubresauts de la politique chisinovienne :

En effet, le 4 juillet 2026 coup de théâtre : Munteanu, le fondateur de l’Alliance Française devenu premier ministre, démissionne par un simple message Facebook après huit mois de mandat rongés par une série de scandales intérieurs.

Le 11 juillet, la présidente Maia Sandu (en photo avec Emmanuel Macron sur le bandeau de l’article) nomme à sa place Vasile Tofan, un homme d’affaire de 44 ans qui prend officiellement ses fonctions le 22 juillet et fait immédiatement de l'accession à l'UE l'axe central de son mandat .

Rencontre entre le nouveau premier ministre Moldave, Vasile Tofan, et Dominique Waag, ambassadrice de France en Moldavie le 9/9/26 Entretien de l’Ambassadrice de France avec le Premier ministre de la République de Moldavie | La France en République de Moldavie

Ce basculement en cinq mois, de la salle de classe de l'Alliance Française à Matignon moldave, puis de Matignon à une démission précipitée, n'est pas un simple fait divers politique : c'est le symptôme le plus visible d'une capitale prise en tenaille entre son ancrage occidental accéléré et les vulnérabilité internes d’une jeune démocratie.

Ah, une dernière chose : Vasile Tofan est francophone, confirmant l’axe structurant de la francophonie au service du développement économique, des liens culturels et de l’ancrage européen.

Les entreprises françaises en Moldavie : un potentiel sous-exploité

La Chambre de Commerce et d'Industrie France Moldavie (CCIFM), installée à Chișinău depuis 2008, recense aujourd'hui 47 entreprises membres actives . Ce chiffre ne reflète qu'une partie de la réalité : la Direction générale du Trésor évalue à 240 le nombre total de sociétés à capitaux français opérant dans le pays, pour un total de plus de 4 000 emplois directs .

Trois profils dominent ce paysage :

  1. Les grands groupes installés durablement. Orange, premier opérateur mobile du pays, emploie plus de 1 400 personnes . Lactalis, via sa filiale Lactalis Alba situé à Soroca (nord du pays, frontière ukrainienne), transforme 80 tonnes de produits laitiers par jour avec 220 salariés . Holcim Moldova structure le secteur du ciment et des matériaux de construction .

  2. Les PME agro-industrielles. Timac Agro et Limagrain fournissent intrants et semences à un secteur agricole en pleine restructuration réglementaire . MANE, spécialiste français des arômes et parfums, exploite via sa filiale Molsavia la matière première agricole locale pour un marché d'exportation .

  3. Les acteurs de niche en forte croissance. QAIR développe des projets d'énergies renouvelables dans un pays engagé dans une diversification énergétique accélérée . Sade Moldova, filiale du groupe NGE, intervient en génie civil et infrastructures. Pentalog et Up Moldova structurent une offre numérique et de services, secteur en expansion rapide .

La laiterie Alba de Lactalis, une implantation historique et continue sur le territoire moldave (source : CCIFM, Lactalis)

L’agriculture et l’agroalimentaire : parmi les secteurs porteurs

La CCIFM organise son action autour de six filières jugées porteuses : agriculture et agroalimentaire, commerce de détail, énergies renouvelables, infrastructures, numérique et industrie . Fait notable sur le plan de la gouvernance : depuis janvier 2026, la présidence de la CCIFM et celle de l'Alliance Française de Moldavie sont occupées par la même personne, Emmanuel Skoulios . Ce doublon institutionnel n'est pas anecdotique : il traduit une convergence structurelle, à Chișinău, entre le réseau linguistique francophone et le réseau d'affaires français, deux leviers d'influence habituellement distincts ailleurs dans le monde.

Pourquoi : un alignement de quatre facteurs

  1. Un coût du travail compétitif. La Moldavie reste l'un des marchés les moins chers d'Europe en matière de main-d'œuvre qualifiée, un argument constamment avancé par les investisseurs occidentaux présents sur place .

  2. Un accès facilité au marché européen. L'accord de libre-échange approfondi et complet (ALECA), renforcé par un accord commercial modernisé signé en juillet 2025, élargit l'accès du marché européen à plusieurs filières agricoles moldaves, notamment fruitières . Cet accès facilité profite directement aux entreprises françaises qui utilisent la Moldavie comme base de production ou de transformation avant réexportation vers l'UE.

  3. Une dynamique commerciale bilatérale en forte accélération. Les importations françaises de produits agroalimentaires moldaves ont bondi de 157 % en une seule année, devenant le premier poste d'importation français depuis la Moldavie . Cette croissance crée un appel d'air pour les entreprises françaises déjà implantées dans la transformation locale.

  4. Un vivier de compétences francophones hérité, mais sous-exploité. La filière francophone Technologies Alimentaires de l'Université Technique de Moldavie a formé 57 diplômés en France entre 1999 et 2013, et vient d'inaugurer douze nouveaux laboratoires en 2026 . Ce vivier constitue, sur le papier, un atout majeur pour les entreprises françaises en quête de cadres bilingues. Dans les faits, aucune donnée ouverte ne permet de documenter une insertion significative de ces diplômés dans les entreprises françaises du secteur agroalimentaire présentes à Chișinău. C'est, à ce jour, l'angle mort le plus clair de cette présence économique.

La Moldavie à la table Européenne

Jacques Chirac le prédisait déjà en 1998, mais c’est en 2028 trente ans plus tard qu’on peut raisonnablement espérer voir la Moldavie rejoindre l’Union Européenne.

Le potentiel. L'ouverture du Cluster 1 des négociations d'adhésion à l'UE, en juin 2026, et le plan de croissance européen de 1,9 milliard d'euros alloué au pays créent un contexte réglementaire et financier particulièrement favorable à l'investissement étranger dans les prochaines années .

Sebastian Schäffer, directeur de l'IDM Vienne (Institute for the Danube Region and Central Europe), présent sur place deux jours après l'ouverture, souligne : "Ce qui a été impressionnant, c'est la vitesse à laquelle la Moldavie a avancé sur son chemin vers l'Union européenne. Ils ont terminé le screening fin 2025 et visent à faire passer 70 actes législatifs avant fin 2026, ce qui permettrait de clôturer 8 à 9 chapitres d’ici la fin de l’année"

Les entreprises françaises déjà présentes disposent d'un avantage de premier entrant significatif sur des concurrents européens encore absents du marché.

Le think tank bruxellois Farm Europe, qui a consacré une étude complète à l'intégration agricole ukrainienne, n'a produit à ce jour aucune analyse dédiée à la Moldavie , un signe que le marché reste sous-couvert par l'expertise économique européenne, donc potentiellement sous-valorisé.

→ A quand une étude complète agri-agro sur la Moldavie ? Avant-Poste est disponible.

Le risque. Cette dynamique économique favorable coexiste avec une instabilité politique réelle. La démission du Premier ministre Alexandru Munteanu le 4 juillet 2026, après seulement huit mois de mandat et sur fond de scandales touchant l'entourage présidentiel , rappelle que la trajectoire pro-européenne moldave, bien qu'irréversible dans ses grandes lignes selon l'ECFR, demeure vulnérable à des chocs internes autant qu'à la pression hybride exercée par Moscou, dont nous parlerons dans un second volet sur Chisinau.

Pour un investisseur français, cela signifie un climat des affaires en amélioration structurelle rapide, mais encore soumis à des à-coups politiques qu'aucune due diligence classique ne permet totalement d'anticiper.

Dans cette optique, s’entourer de spécialistes comme Eaststrategies fondé par Marc-Pascal Huot que j’ai pu rencontré sur le SPACE à Rennes , est une nécessité pour décrypter la situation du terrain et croiser les signaux.

A retenir

  1. Chișinău est la capitale la plus francophone d’Europe orientale, et la francophonie est un levier d’échanges et de développement clairement identifié mais encore sous-exploité

  2. Coincé entre un membre historique de l’UE lui-même francophile, la Roumanie, et un pays dans lequel va se définir le future de l’UE, l’Ukraine, la Moldavie est sans aucun doute un des pays-clés de l’échiquier géostratégique européen

  3. L’agriculture et l’agroalimentaire ont une place de choix, avec notamment une filière et des traditions vitivinicoles ancestrales

Soirée “Back to Business” de la CCIFM en septembre 2026 (source : CCIFM)

Prochains épisodes

  • Chișinău, la nouvelle Trieste ? Plongée dans une ville cosmopolite et sous influences

Sources

Avant-Poste - nouvelle Europe

Par Nicolas Brouté

Bonjour et bienvenue !

Je m’appelle Nicolas. Actuellement directeur des relations entreprises dans une grande école d'ingénieur diplômé en affaires internationales, j’ai eu la chance de parcourir le monde depuis tout jeune. Vingt-cinq ans que je traverse l'Europe centrale et orientale notamment, vingt-cinq ans de curiosité active.

Mon parcours m'a appris une chose : la valeur se crée en décentrant son regard. J'ai passé des années à connecter des mondes qui se parlent peu : institutions, entreprises, filières, coopération internationale. À lire le monde non pas depuis son centre, mais depuis ses marges.

Je ne suis ni journaliste, ni consultant, ni chercheur.

Je suis un praticien qui analyse. Quelqu'un qui croise rigueur bibliographique, OSINT socio-économique et sens des réalités opérationnelles : parce que comprendre sans agir ne m'a jamais suffi.

Avant-Poste est la forme naturelle de ce regard. Bonne lecture !

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