Le Moyen Âge n'est pas derrière nous.
Il s'est juste reconfiguré.
Des seigneurs sans territoire contrôlent des flux. Des mercenaires opèrent là où les États se retirent. Des guildes numériques remplacent les corporations marchandes. Et entre les deux, des zones grises prospèrent — ni tout à fait dans le système, ni tout à fait dehors.
Des universitaires contemporains décrivent cette transformation à l’oeuvre comme étant une « recomposition technoféodale » du monde (Zuboff, Morozov, Varoufakis…)1.
Les grandes corporations digitales américaines et chinoises sont devenues incontournables dans toutes les transactions, échanges et transmissions.
Et c’est particulièrement vrai aux confins de l’Europe.
Exemples :
La résistance ukrainienne sans Starlink ? Impossible
Des élections moldaves au bord de basculer sur un algo Tiktok ? Déjà éprouvée
Des fermes à trolls pour discréditer les candidats pro-UE ? Habituel
Mais cette recomposition technoféodale, dont le but est le contrôle de l’espace cognitif des citoyens1, ne se joue pas que dans les serveurs et les algorithmes. Elle redessine aussi la carte physique du continent. Cette guerre numérique se double en effet de conflits bien réels, d’où le terme consacré de guerre hybride.
Le fait guerrier est d’ailleurs une caractéristique assez marquante de cette nouvelle Europe : soit elle a traversé dans son passé récent un guerre civile sanglante dont les blessures ne sont pas toujours refermées (cas des Balkans), soit elle a été l’objet d’une invasion (Géorgie par la Russie en 2008) ou est en guerre ouverte (Ukraine depuis 2014 et 2022).
Les 8 pays de l’élargissement se trouvent ainsi au centre d’un champ de bataille global dans lequel les grandes puissances s’affrontent et c’est ce que nous allons explorer ensemble au cours des différentes éditions d’Avant-Poste, à l’échelle du terrain.
Exemples :
Zijing plus grand conglomérat minier chinois qui installe son fief en Serbie ? Réalité
Deals US sur les terres rares ukrainiennes ? Un jeu diplomatique
Le Fonds souverain saoudien qui investit dans l’agriculture ukrainienne ? Connu
Capture d’écran du site web de Zijin, première entreprise minière chinoise précisant un plan de développement en Serbie à horizon 30 ans (zijingmining.com)
Qui tient l’Europe orientale domine le monde
Nous vivons dans un moment qui voit l’influence des grandes puissances hors UE s’intensifier à la faveur du conflit ukrainien.
Cela précipite l’Europe dans sa propre expansion : elle est contrainte d’accélérer son élargissement pour rester maîtresse de sa destinée dans un Grand jeu mené à la fois par des Etats et des firmes privés étrangères, le fameux “Leviathan” ou monstre à deux visages décrit par Asma Mhalla, réactualisant le concept décrit par Thomas Hobbes en 16512.
Sur le plan géoéconomique, cela donne une alternance permanente entre néo-mercantilisme (accumulation de matière première, contrôle des territoires, des routes commerciales, des câbles sous-marin…) et néo-libéralisme (libre circulation des données et des flux financiers à l’échelle planétaire…), deux dimensions a priori contradictoires, ce qui rend parfois troublant pour la lisibilité de l’époque et des agendas respectifs.
Sur le plan géopolitique, comme le démontre le contexte global décrit au début de ce post, nous sommes entrés dans un ère d’affrontements, avec une Europe qui se retrouve au cœur de toutes les convoitises. Ce n’est pas nouveau et c’est même un retour de l’Histoire qui semble se répéter pour le continent.
Déjà en 1904, Halford Mackinder, considéré comme un des pères de la géopolitique, écrivait dans The Geographical Pivot of History : “Qui tient l’Europe orientale tient le heartland , qui tient le heartland domine l’île mondiale, qui domine l’île mondiale domine le monde »
Jamais l’élargissement de l’UE n’a autant ressemblé à une partie de Risk ou de Citadelle.
De toutes les frontières que traverse le voyageur, celle du temps est la plus courante 4
Alors, si la description du Moyen Age par les experts du sujet est souvent cause d’intense débat, une chose est certaine : c’est une époque de redéfinition active des espaces géopolitiques et géoéconomiques, où il est question de suprématie technologique (Conquistador vs Aztèques), de partage du Monde (traité de Tordesillas en 1494 au cours duquel les couronnes portugaises et espagnoles se divisent le monde en deux), de bouleversements systémiques dans la connaissance (fin de l’héliocentrisme, diffusion des ouvrages imprimés..) et que la période qui suit s’appelle Renaissance.
La comparaison des époques (dont je vous fais grâce ici) a le mérite d’ouvrir de nouvelles perspectives.
Nous sommes dans ce moment trouble avant la Renaissance.
Nous sommes à la fin du 15ème siècle, début du 16ème siècle5.
Et pour préparer la prochaine Renaissance il va falloir regarder, par delà le bruit, lucidement, au plus près du terrain.
C’est ce nous observerons ensemble dans un type de cités très ouvertes aux influences et que j’ai appelé “les villes du seuil”.
L’article est disponible dans la foulée.
Nicolas
Sources :
1 Usbek & Rica - Technoféodalisme : avons-nous vraiment régressé vers le Moyen-Âge numérique ? : https://usbeketrica.com/fr/article/technofeodalisme-avons-nous-vraiment-regresse-vers-le-moyen-age-numerique (2024)
2Cyberpunk , Asma MHALLA (2025)
3 The Geographical Pivot of History,Vol. 23, No. 4 Halford John MACKINDER (1904)
4 Mathias ENARD, écrivain prix Goncourt 2015 pour Boussole, entretien dans le Figaro Madame (2015)
51520, Au seuil d’un monde nouveau, de Guillaume FRANTZWA (Ed. Perrin) (2020)
